Monsieur le Conseiller, Maître, Monsieur le Député, vous dessinez les contours d'un conflit qui, pour le législateur que je suis, dépasse la simple querelle entre salariat et indépendance. Nous ne sommes plus face à une simple question de statut, mais face à une mutation de la nature même du pouvoir.
Le problème que nous rencontrons est celui de l'opacité. Monsieur le Conseiller Blanchard, vous prônez une analyse in concreto, et vous avez raison : c'est la seule voie pour ne pas sacrifier l'agilité de l'économie numérique. Mais comment le juge peut-il analyser concrètement une réalité qui est, par essence, encapsulée dans une "boîte noire" algorithmique ?
La liberté de connexion dont vous parlez, Monsieur le Conseiller, risque de devenir une fiction juridique si elle n'est pas confrontée à la réalité de la programmation. Si l'algorithme, par un système de scoring ou de gestion de la demande, rend le refus d'une course mathématiquement préjudiciable à la viabilité économique du travailleur, alors la liberté n'est plus qu'une variable d'ajustement.
Je rejoins Maître Leclerc sur un point crucial : l'outil numérique n'est pas neutre. Il est le vecteur d'une organisation qui s'impose de manière unilatérale. La jurisprudence est d'ailleurs très claire sur ce point : l'intégration dans un service organisé, dont l'employeur détermine unilatéralement les conditions d'exécution, constitue un indice de subordination (Cass. soc., 27 sept. 2023, n° 20-22.465).
Le danger, c'est que l'on confonde l'intermédiation technologique avec une simple mise en relation. Or, lorsque la plateforme utilise des mécanismes de déconnexion ou des restrictions de visibilité pour inciter à l'acceptation des missions, elle exerce un pouvoir de sanction qui est l'un des piliers de la subordination (Cass. soc., 5 mars 2025, n° 23-18.431). L'algorithme ne donne pas d'ordres verbaux, il donne des directives par le biais de contraintes de performance et de sanctions numériques.
Monsieur le Député Robin, votre appel à une réponse préventive est le cœur de mon action. Nous ne pouvons plus nous contenter de laisser les tribunaux trancher, cas par cas, des situations de travail dissimulé. La sécurité juridique doit être totale.
Il est important de noter que les acteurs économiques ne peuvent plus invoquer l'imprévisibilité pour se soustraire à leurs obligations. La Cour de cassation a d'ailleurs rappelé que l'évolution de la jurisprudence sociale, permettant de requalifier des relations de travail, ne constitue pas un revirement imprévisible au sens de la Convention européenne des droits de l'homme, particulièrement pour des dirigeants de grandes sociétés capables de s'entourer de conseils (Cass. crim., 6 oct. 2026, n° 24-86.715). Le risque est désormais connu, il est intégré.
Ma vision est la suivante : la régulation du numérique ne doit pas seulement porter sur la donnée, elle doit porter sur le code de la subordination. Si nous voulons préserver l'autonomie, nous devons imposer une transparence algorithmique qui permette de vérifier si le "pouvoir de direction" n'est pas devenu une dictature de l'optimisation mathématique. La solution ne sera pas seulement de requalifier, mais de réguler l'architecture même des plateformes pour qu'elles ne puissent plus coder la subordination.